dimanche 11 avril 2010

Joseph Brodsky, trois textes évoqués, brèves observations

I

Iossip Brodsky
Collines et autres poèmes
1966 trad. fr. Seuil

pp. 31 - 32 "Les pélérins."

Il en connait quelque chose, puisqu'il dit "devant les églises et les bars". Effectivement, quand un pélérin entre dans une ville après quelques heures de marche, oui, il va à l'église, mais il va aussi au bar.

Il se met dans la perspective universaliste, puisqu'il dit "devant Rome et devant la Mecque" (où les bars manquent biensur tout ce qu'est l'alcool, surtout depuis les wahhabites).

Et il évoque les merveilles des paysages (aussi une perspective plus proche de Rome ou de St Jacques que de Mecque): "et les oiseaux leur crient que le monde ne changera pas". Ce qu'est une bonne chose.

Il finit malheureusement par scepticisme: "Pourquoi donc croire en soi? Pourquoi donc croire en Dieu?" et confesse le monde (la création, selon le contexte) comme illusion, ce qu'est hérétique.

Y était-il obligé par le fait de vivre à l'époque encore en Russie? Son exile ne date que de 1972.

II

Joseph Brodsky
Vertumne et autres poèmes
nrf Gallimard,
depot légal français janvier 1993
dernier copyright 1991

pp. 82 - 94 "Nocturne Lithuanien: À Tomas Venclova"

Oui, il est un grand connaisseur de la nature lithuanienne, et un ami des laissés en derrière à l'URSS (ou déjà les états successeurs?).

J'en donne la strophe III:


Tard le soir en Lithuanie.
On revient du service, abritant la virgule du cierge
dans les parenthèses des paumes. Dans les cours frissonnantes
les poules fouillent du bec la sciure pourrie.
Au-dessus des chaumes de Jémaitie
tournoie la neige: poussi-re des demeures célestes.
Des portes ouvertes s'échappe
une odeur de poisson. Un gamin demi-nu
et une vieille à fichu poussent une vache à l'étable.
Un juif attardé
fait gricer sa charrette sur les planches,
il tire sur les rênes,
et crânement il crie: "Géraï!"


Jémaitie est en effet la partie la plus conservatrice de Lithuanie. Le premier catéchisme imprimé en langue jémaite précise sur le premier commandement qu'il ne faut pas sacrifier les animaux noirs à Perkunas. La crémation, coutûme païenne ancestrale (en slavon le mot pour paganisme et "sovitsa"=crémation, crémationnisme) perdure encore un siècle.

Le paysage et la scène (probablement messe de chandeliers, 2 févr.) conviennent parfaitement à illustrer la permanence même des petites choses terrestres quand elles sont à leurs places. Comme c'est le cas dans la campagne ou aux paysages côtiers.

Thème chérie aussi par un autre grand amoureux de la mer, surtout de la côte: JRRT, dont je viens de lire Sigurd and Gudrun, deux poèmes épiques resumant la version nordique de la Völsungasaga en versification à la Codex Régius, dont ils sont en quelque forme un complément. Brodsky, a-t-il lu et apprécié Tolkien? Je l'ignore; mais ce n'est pas impossible.

"Géraï" veut dire "Bien".

III

même transcription du nom
Loin de Byzance
Fayard, 1988

pp. 100 - 107, "La tyrannie"

Il observe, entre autres choses intelligents, que la tyrannie n'est pas l'œuvre d'un homme seul, mais d'un parti ou d'une armée:

[On ne devient pas un tyran parce qu'on ... et c. ...] Le véhicule de la tyrannie est un parti politique (ou l'armée, dont la structure ressemble à celle des partis), car pour parvenir au sommet de quelque chose on a besoin d'une topographie verticale.

Or, à la différence d'une montagne, où, mieux encore, d'un gratte-ciel, un parti est essentiellemnt une réalité fictive inventée par des désœuvrés, intellevtuels ou non. Ils viennent au monde et trouvent sa réalité physique, les gratte-ciel et les montagnes, totalement occupés. Il sont donc le choix entre attendre une brèche dans l'ancien système et en créer un nouveau, différent, qui leur soit propre. C'est le dernier choix qui leur parait la façon de procéder la plus indiquée, ne serait-ce que parce qu'ils peuvent s'y mettre sans attendre. Construire un parti est une occupation en soi - et passionante qui plus est. Certes, cela ne rapporte pas immédiatement; mais le travail n'est pas si difficile et l'incohérence de l'aspiration procure un grand réconfort intellectuel.


Observations comme tirées de Maurras, dans les célèbres Nos Raisons Contre la République, extraits de Mes idées politiques. Brodsky vient juste d'oublier que la maçonnerie et certains d'autres réseaux font la même chose. Quel gâchi, si l'Action Française se soit parfois aussi déguisé en ce que Brodsky appelle ici "parti", si c'est le cas.

Hans-Georg Lundahl
ut supra

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci beaucoup pour votre article sur Brodsky! Je vous l'avais commandé ce soir à Pompidou! =)

Hans-Georg Lundahl a dit…

Mais de rien!

C'était la première fois que l'une des commandatrices ose faire un commentaire sur mon blog!

Merci à vous!

Hans-Georg Lundahl a dit…

En parlant du scepticisme. Le* triple erreur de Loisy est, un peu plus tard devenu doctrine officielle de l'Union Soviétique où Brodsky se trouvait en écrivant/publiant ce poème. Mais de là aussi cet universalisme de vouloir mettre les pélérins vers Rome et Mecque côté à côté - ce que les pélérins parfois font, mais le plus souvent pas quand à la validité du pélérinage.

*"le triple erreur" ou "la triple erreur"? J'hésite.